#4/6 – Mariage arrangé en Inde : « Alors j’ai dit oui à mon père »

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Les sanglots de la jeune femme en sari rouge retentissent dans le bus. Dehors, ses frères pleurent en se blottissant contre leurs tantes et leur grand-mère. Alors que le moteur démarre, le père passe sa main par la fenêtre pour serrer celle de sa fille. Il lui indique le chemin que prendra l’autocar, probablement pour mieux retenir ses larmes, entrecoupé de Beti – « ma fille ». Puis les silhouettes de la famille s’éloignent et les dernières larmes de la mariée se mêlent désormais au bruit mécanique du bus fonçant à travers les forêts vers Jabalpur. La femme passe la tête par-dessus la fenêtre et vomit, sous le regard déconfit de son beau-frère, assis à ses côtés. Arrivée à Jabalpur, la jeune femme rejoint son mari et sa nouvelle famille le visage fermé. Je retrouve la famille des Dubey. 

Sur les toits de Jabalpur

Alors que le soleil se couche sur les toits de la petite ville de Jabalpur, des punaises rouges montent sur mes mains. Le linge sèche sur les toits-terrasses des maisons. Le cri d’un vendeur pointe au bout de la rue. L’homme sur son vélo rouillé se balance péniblement de gauche à droite pour appuyer chaque coup de pédale. Au-dessus de lui, des perruches vertes traversent la rue de toit en toit, rejointes par des oiseaux bleus nuits. 

De l’autre côté de la rue, le ronronnement tranquille d’un auto-rickshaw surgit – l’auto-rickshaw est un taxi jaune bon marché, constitué d’un moteur, du guidon d’un scooter et prolongé d’une carriole. Cahotant entre les trous de la chaussée, il ralentit afin de ne pas faire chuter les cartables attachés sur son toit. Les écoliers en uniforme se maintiennent, silencieux, secoués par les soubresauts du moto-taxi. 

Les enfants sautent du rickshaw. Cartable sur le dos, ils traversent le match de cricket qui bataille au milieu de la rue. Un vieil homme, assis devant sa maison dans un Marcel blanc délavé, laisse ses deux mains épaisses reposer sur son ventre bedonnant. Entouré de ses fils, il arbore un sourire tranquille sous sa moustache grisonnante. Dans l’encadrement d’une fenêtre de la maison, deux garçons se réfugient en riant derrière la kurta  – une longue robe en tissu rouge – de leur grand-mère, alors que leur père, qui à ce moment précis incarne Godzilla, leur court après. 

D’une fenêtre voisine jaillit la musique d’un film bollywoodien ; la voix aiguë de la chanteuse accompagnée de l’orchestre se promène au-dessus du cri des enfants qui jouent dans la rue. Cette musique, on l’entend souvent en Inde. C’est la musique du grand classique « Dilwale Dulhania le Jayenge », l’histoire d’un amant qui tente de dérober la mariée à son mariage. Ce film est si populaire qu’il se tient encore à l’affiche de certains cinémas plus de vingt ans après sa sortie. 

Le film « Dilwale Dulhania le Jayenge », dont la chanson « Mere Khwabon Mein » est tirée, sort en 1995 et marque l’un des premiers grands succès de l’acteur Shahrukh Khan

Le doyen de la famille Dubey

La maison de la famille des Dubey est la plus haute du quartier. Sur le pas de la porte, les sandales en cuire côtoient les tennis de la famille. À l’intérieur, on a peint les murs en bleu, en orange et en rose mais cela peine à couvrir l’austérité apparente de la maison. La famille Dubey est riche mais apprécie la simplicité. Ici, on se contente de montrer sa fortune avec sobriété, par la grande taille de son salon, la présence d’un frigo dans sa cuisine et une montre en or, portée au poignet du grand-père. 

En rentrant de son travail, le doyen échange sa chemise à rayures rentrée dans un pantalon en toile contre un marcel blanc qui laisse entrevoir sa Yajnopavita – un cordon en coton que porte tout brahman, la plus haute caste du système indien, partant de l’épaule gauche et tombant sur la hanche droite. 

Le grand-père regarde la télévision, ses mains paisiblement posées sur son ventre. Il a consacré toute sa vie au même travail : inspecteur des systèmes électrique pour des usines. Roupie après roupie, année après année, il a accumulé de quoi acheter une grande maison pour toute sa famille. Dans beaucoup de maisons indiennes, les hommes et les fils se rassemblent dans une même pièce ; les femmes et les filles, séparées dans une autre. Alors il s’estime très heureux, car chacun de ses deux fils possède une chambre qu’il partage avec sa femme et ses enfants. 

Certains jours, le grand-père revient tôt le matin les bras remplis de samoussas encore chauds – les samoussas sont des beignets frits, farcies de légumes et d’épices. Alors sa femme grommèle, et désapprouve ces dépenses inutiles. Lui, il sourit, et regarde ses petits enfants manger les délicieux beignets. « Avant, ce n’était pas possible. Alors, il faut fêter ça », s’exclame-t-il. Les années 1980 étaient marquées par une forte récession économique, dont les journaux rapportaient en occident des images de corps maigres et affamés. 

Le grand-père et la grand-mère Dubey regardent la télévision. Comme la plupart des familles indiennes, ils ne se sont pratiquement pas connus avant le jour de leur mariage. Arjun, l’un de ses deux fils, précise : « Ils se sont mariés très jeunes, à 13 ans. Ma mère est venue vivre dans la famille de mon père lorsqu’elle avait 16 ans. » Les deux vieux amoureux se sourient en silence pendant que Kachu, le fils d’Arjun âgé de quatre ans, nous explique combien il adore le chien du héro de Mighty Raju, son dessin animé préféré. Le grand-père risque quelques mots en anglais : « Ma femme et moi regardons nos petits-enfants jouer, manger et nous nous sentons en paix. » 

La nuit venue, la maison s’endort. En tendant l’oreille d’une chambre, on peut entendre le son des deux voix se parlant, encore et encore.

Le mariage arrangé d’Arjun

Les Dubey ont obtenu tout ce qu’ils souhaitaient. La seule chose indésirable qu’il leur soit arrivée fut le mariage de leur plus jeune fils, Arjun. Alors qu’il venait de survivre à une attaque cardiaque, le grand-père se dit qu’il était temps de régler les derniers détails avant le grand trépas, et précipita le mariage de son fils. « Tout se déroula très vite, se souvient Arjun. Il m’a emmené dans une maison. Nous avons discuté avec les parents. Puis elle est entrée dans le salon. Elle nous a servi un chai – un thé aromatisé aux épices. Nous avons échangé quelques mots, pour dire quelques banalités, où nous avions étudié… Elle est ressortie de la pièce. Je la trouvais jolie, alors j’ai regardé mon père et je lui ai dit oui. » 

Le mariage d’Arjun est ce qu’on appelle un mariage arrangé. Après un court silence, il précise que le jour de son shaadi – cérémonie du mariage – il a rencontré la sœur de sa future épouse. Déçu, il aurait préféré que son père choisisse cette dernière. 

Arjun sort un album photo. Une fortune est souvent dépensée par les familles pour le mariage, qui est le jour le plus important des indiens. Les mines sont graves et solennels, les habits du mari et de sa femme somptueux. « Pour mes parents, c’était le plus beau jour de leur vie. » Arjun arbore une moustache massive, comme tous les hommes de sa famille et comme tous les hommes du Madhya Pradesh. De petite taille, charpenté, le muscle saillant et le regard vif, il sourit : « Pour moi, c’était surtout des heures passées à mourir de chaud dans des habits de parades que nous devions changer toutes les deux heures. »

Il poursuit : « Ensuite il y a eu la dot, que ma famille avait négocié avec sa famille. » Ce système est encore largement répandu en Inde. « La dot est une tradition très ancienne. Chez nous, elle scelle l’union entre nos deux familles. C’est un moyen d’engager les deux parties dans le shaadi. » Et pour les formalités : « Sa famille nous a envoyé beaucoup d’argent. Et en retour, notre famille a envoyé des cadeaux d’une valeur équivalente à la dot. C’était des bijoux, beaucoup de bijoux. »

Arjun avait une petite amie, mais secrète. Elle était chrétienne. Les parents, hindous, n’auraient jamais accepté. « Ma mère adore les films de Bollywood ! Ce qui est amusant en Inde, c’est qu’on grandit avec ces histoires qui ne racontent que des amours interdits, entre riches et pauvres, entre musulmans et hindous, entre dalit – intouchables, sans-caste – et brahman – caste la plus élevée. Mais dès que la télévision s’éteint, alors tout s’envole. Et ma mère me demandait si je souhaitais rencontrer la fille de telle ou telle famille parce qu’elle était une femme respectable et éduquée. »

Toutefois, il est inconcevable pour Arjun de se marier à une personne d’une autre caste, ou d’une autre religion. « Si je me marie avec une personne pauvre, par exemple, c’est toute la réputation de ma famille que j’entache et la pureté de notre descendance. Que dirait le reste de la famille ? Que dirait les gens ? Le mariage, c’est un sacrifice pour sa famille ; tu ne choisis pas pour toi mais pour ta famille. »

Arjun referme l’album photo. « Ma belle-soeur nous rend visite la semaine prochaine. Ma femme souhaite que tu la rencontres. Sa famille sont de riches propriétaires agricoles ! Elle est jolie, polie et parle très bien anglais. » 

Mariage d’abord, amour après

Ce jour-là, en entrant dans la maison des Dubey, Shuchi, la belle sœur d’Arjun, porte une kurta rouge – une longue robe en tissu. Une jupata couvre ses cheveux – un tissu léger qui se porte en présence du doyen de sa maison, ou d’un membre étranger de la famille. Nous avons la chance de pouvoir passer du temps ensemble à discuter, loin de la famille, sur le toit de la maison des Dubey. 

Shuchi a grandi dans une famille de fermiers qui possède plusieurs propriétés agricoles autour de Jabalpur. « Ma famille cherche actuellement un mari pour moi. J’en ai déjà rencontré un mais je leur ai dit non, parce que je veux me concentrer sur mes études. » Sushi a déjà eu des amours : « Peu à peu les familles indiennes s’ouvrent sur la virginité avant le mariage. On n’en parle pas avec nos parents mais on sait qu’on peut avoir des histoires. »

Elle a un petit ami. « Mais ce n’est pas pour autant qu’on fait n’importe quoi. Tu as dû remarquer que chez nous tout est plus long. (…) Avec mon copain, on a accepté de se tenir la main après un mois, à s’embrasser après six et puis en deux ans de relation, on a encore jamais osé faire l’amour. »

Alors que le soleil descend sur l’horizon, la jeune femme ajoute : « Et puis où pourrions nous faire l’amour ? Les dortoirs des garçons sont séparés de ceux des filles. Et à la maison, personne n’a d’espace à soi. Moi par exemple, je dors avec mes sœurs et mes tantes. J’ai entendu que certains essaient le toit de l’université. Mais si quelqu’un te voit, alors c’est terrible ! Toute ta réputation est saccagée. À jamais. »

Shuchi ne finira pas avec son petit ami. « Il est issu d’une famille de brahmans lui aussi mais ils sont beaucoup plus pauvres. Alors ma famille n’accepterait jamais un mariage et la sienne non plus. D’ailleurs sa famille lui fait des propositions en ce moment. »

Alors que Kachu, le fils d’Arjun, surgit sur le toit et interpelle « Pinky Uncle ! » (en référence à la couleur de peau du voyageur de passage) pour montrer la beauté de son ballon de baudruche rose, Sushi ajoute : « En fait, en Inde, on se marie d’abord, on construit l’amour après. Pour mon mariage, je ne veux pas un amoureux mais un partenaire avec qui faire grandir une famille. Et comme j’ai un peu d’expérience en amoureux mais aucune pour construire une famille, je préfère laisser mes parents choisir pour moi. Eux, ils sont passés par là. Ils savent quelle sera la bonne famille où je pourrai vivre – la mariée rejoint la maison du marié dans la tradition indienne. »

Fuir sa famille, l’expression de son individualité

Le problème, c’est que tous n’ont pas le même sens du devoir envers le mariage et la famille, à commencer par Arjun. Chaque soir, il fuit la maison sur sa moto et part, loin, pour boire du mauvais alcool et mâcher du gutka, un mélange chimique de tabac à chiquer. On ne boit pas ni ne prend du gutka lorsque, comme Arjun, on fait partie de la caste des brahmans. Alors pour se cacher, il côtoie des dalits – les intouchables. 

A Jabalpur, après avoir passé des barres d’immeubles fantômes, en chantier ou abandonnées, on trouve une route déserte, avec son terre-plein central en friche. Autour, des terrains vagues, eux aussi en friches. C’est l’endroit que certains habitants comme Arjun choisissent pour s’abandonner à leur vice, dans leur voiture, loin de leur maison. Ici, un homme boit ses six bières Kingfishers Strong avant de rentrer chez lui. Là, des jeunes en scooter fument le shilom. Parfois, Arjun y donne rendez-vous à sa maîtresse, mariée, elle aussi. 

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Les terrains vagues, au bord de Jabalpur, loin des regards de la famille

Le jeune père regrette l’époque où il vivait librement en dehors du mariage. Si Arjun s’est marié, c’est pour que son père puisse un jour mourir en paix, tout en poursuivant secrètement sa vie d’avant. « Ma femme et moi sommes mariés depuis cinq ans, nous avons Kachu, et pourtant, chaque fois que nous faisons l’amour, au moment ultime, alors que je vois ma femme, une voix vient dans ma tête : “Mince Arjun, qu’est-ce que tu es en train de faire ?”. »

En Inde, mon voyage m’amène à rencontrer des hommes et femmes pour qui le mariage arrangé se sera soldé par un échec. Parfois, il m’arrive de croiser de rares couples d’amour – musulman et hindoue, dalit – intouchable – et kshatriyas – caste des guerriers. Souvent, ces mariages débouchent sur des drames familiaux, des mariages cachés, des maris ou des femmes reniés de leur famille, expulsés de leur maison. 

Je quitte la famille Dubey et décide d’explorer la région de Varanasi, l’un des berceaux religieux de l’hindouisme afin d’en apprendre un peu plus sur la religion dominante en Inde. 

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